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La prédication du mois : Suivre une étoile

Esaïe 60, 1-8

Psaume de Salomon 17, 30-38 (écrit intertestamentaire)

Matthieu 2, 1-12

 

Dans cette histoire de Noël, propre à l’Evangile selon Matthieu, pas d’ange qui chante dans le ciel, pas de bergers qui veillent dans les montagnes comme dans l’Evangile selon Luc. L’ange de Matthieu est seul et n’existe que dans les rêves de Joseph. Il rêve de prendre Marie pour femme et il rêvera de partir vers l’Egypte avec elle et l’enfant qui vient de naître.

         Dans l’Evangile selon Matthieu, ce n’est pas l’historique qui domine, mais l’insolite.

L’enfant n’a pas le nom de ses ancêtres, il s’appelle Jésus : Dieu sauve, et sa naissance est annoncée en Orient par l’apparition d’une étoile. Pas d’histoire d’hôtellerie où il n’y a plus de place, mais une maison et la lumière d’une étoile au-dessus.

         Matthieu trace un itinéraire qui a de quoi surprendre. Les mages viennent d’Orient, ils viennent de ce qui représente pour les premiers chrétiens, comme pour le judaïsme de Jésus, le monde païen. Ils sont ignorants de la promesse de Dieu faite à son peuple. Ils n’obéissent pas aux commandements légués à Moïse, et ce, à tel point qu’ils exercent une activité proscrite par les règles du Deutéronome,  « qu’on ne trouve personne chez toi qui se livre à la magie » Dt 18, 10.

Et dans Esaïe 47, verset 12, il est écrit :

12 - Reste donc au milieu de tes pratiques magiques et de la multitude de tes sortilèges, pour lesquels tu t'es fatiguée depuis ta jeunesse ! Peut-être pourras-tu en tirer profit, peut-être parviendras-tu à inspirer de la terreur !

13 - Tu t'es fatiguée à force de demander conseil : qu'ils se lèvent donc et qu'ils te sauvent, ceux qui quadrillent le ciel, qui observent les étoiles, qui annoncent, d'après les nouvelles lunes, ce qui doit t'arriver !

14 - Ils seront comme de la paille : un feu les brûlera ; ils n'échapperont pas aux flammes : ce n'est pas de la braise pour leur pain, un brasier devant lequel on s'assied.

 

         Faire venir d’Orient des mages qui lisent dans les étoiles les présages d’une naissance est une intention très claire d’universalisme. Ce n’est pas correct du point de vue de l’attente du messie, partagée depuis des siècles par toutes les communautés de croyants qui peuplent la Palestine ; mais c’est une affirmation qui engage le récit de l’Evangile de Matthieu dans une théologie d’un Dieu pour tous les hommes. Il ne s’agit plus d’un peuple saint qui obtient l’accomplissement de la promesse de Dieu parce qu’il a enfin obéi. Mais il s’agit, ici, d’un dénouement inattendu de l’histoire sainte. Ce sont des païens, des magiciens, des impies qui viennent les premiers adorer le messie. Et ils sont avertis avant le roi Hérode. Le pouvoir temporel n’y peut rien, l’accomplissement se fait sans lui. Il n’était pas au courant.

         L’itinéraire de ces mages est étrange en lui-même, ils viennent à la suite d’une étoile, ils réussissent à venir jusqu’en Judée, et au dernier moment, ils se rendent à Jérusalem, là où précisément l’étoile ne brille pas.

 

         Leur itinéraire est cassé par un détour : ils viennent à Jérusalem. Leur destination est Bethléem mais ils viennent quand même là où l’étoile ne brille pas. On pourrait s’attendre à ce que tous ceux qu’ils vont voir, tous ceux qui sont prévenus de la naissance d’un messie par cette visite étrange se mettent en route pour aller adorer celui qu’ils espèrent, mais non.

Là où l’étoile ne brille pas, les hommes sont immobiles.

Ils ne cherchent rien.

Les grands prêtres et les scribes ne se trompent pas : le messie doit naître à Bethléem. Mais ils ne se mettent pas en route pour aller vers ce qu’ils attendent de toute éternité, dans les écritures, dans leur service de prêtres, dans leur identité même. Ils restent à Jérusalem et ne prennent pas le risque de se déplacer.

         Eberhard Jünger écrit dans sa prédication sur l’Epiphanie : Il y a des personnes pieuses qui n’ont encore jamais été en chemin ou qui ont depuis longtemps cessé de l’être. Il y a des croyants qui ne peuvent plus croire à force de trop croire. Et il y a des païens qui croient avant même de savoir ce que c’est : ils croient avant d’être véritablement devenus des gens pieux. Une étoile leur apparaît. Ils sont en chemin avec les mages.[1]

 

         Les mages cherchent, se trompent, vont selon toute bonne logique dans la ville du roi des juifs. Ils vont là où la raison humaine voudrait que cela soit. Mais la raison est ébranlée, ils n’auraient jamais dû quitter des yeux l’étoile qu’ils ont suivie jusque là.

         N’est-ce pas extraordinaire de la part de cet évangile de nous montrer ce qu’est le désir humain dans toute sa force et dans toute sa contradiction ?

 

         Suivre une étoile. « Telle est la Quête, suivre l’étoile » dit l’homme de la Mancha[2].

Devenir ce que l’on est. Devenir ce que l’on sera[3].

Comme Dieu : être qui l’on sera.

N’est-ce pas cela que nous décrit Matthieu dans ce mythe d’origine qu’il crée pour nous prêcher la bonne nouvelle de Dieu ? Le véritable salut n’est-il pas celui-là, marcher avec les mages à la suite d’une étoile inaccessible mais signifiant toujours la naissance du nouveau ?

         Les mages sont totalement humains dans leur quête. Après tout, à quoi leur sert de venir d’Orient adorer un roi qui n’est et ne sera jamais le leur ? On ne reverra jamais les mages dans l’Evangile, ils ne se convertissent pas, ils ne sont pas là devant la croix, ils ne seront pas là non plus au matin dans la clarté de la résurrection. La présence de ces personnages dans le récit de naissance est gratuite. Ils sont l’image de la marche gratuite. Ils donnent corps à la reconnaissance.

         Leur chemin à eux c’est celui qui va vers un commencement, qui mène à un nourrisson plein d’avenir. Ils viennent gratuitement vers ce petit, n’en attendent rien d’autre que sa seule existence. Savoir qu’il est là, que les possibles existent en lui, comme les multiples routes existent dans les déserts qu’ils traversent, comme les destins innombrables sont contenus dans un nourrisson. Ils sont venus par grâce. Dans ce chemin, ils expérimentent la grâce et deviennent figures de grâce. Prendre le risque de faire tout ce chemin, de suivre tout cet itinéraire constitue leur œuvre ; comme ces voyageurs qui vont parcourir la terre sans savoir ce qu’ils cherchent vraiment, mais qui savent, par expérience, que c’est en cherchant qu’ils réalisent leur vie.

         Quand les mages quittent le roi Hérode, l’étoile les précède à nouveau. Et quand elle s’arrête enfin, ils sont pleins de joie.

On a crainte pour eux, ils n’ont plus de quête, ils ont trouvé l’endroit du salut. Vers quoi marcheront-ils dorénavant ? Ont-ils trouvé la fin de leur voyage ?

         Loin de les arrêter là, leur découverte les anime assez pour repartir par un autre chemin. Le salut ici ne se révèle pas comme un but ultime mais comme une perpétuelle mise en mouvement, une boucle salutaire dans la linéarité d’une vie. C’est un nouveau chemin, une autre route qui commence là où la joie demeure. Rien ne semble pouvoir atteindre cette joie immense. Ils savent, par expérience, que rien ne vaut le chemin de grâce qu’ils viennent d’accomplir. Ils vont donc encore marcher sans craindre les puissances de ce monde, immobiles dans leur froideur et leur incrédulité. Ils repartent loin d’Hérode et de ses désirs de grandeur, de conservation du pouvoir. Eux, sont éternellement mobiles suivant la course des étoiles. Leur espace est cosmique : infini.

         Il est peut-être difficile de se représenter ce que nous cherchons dans notre vie, ce que nous désirons vraiment, ce que nous construirons et ce vers quoi nous allons.

         L’Evangile selon Matthieu nous révèle que c’est le don gratuit de notre cheminement qui nous sauve. Peu importe les détours, les erreurs, et même les fautes, il est toujours possible de suivre son chemin selon la géographie intime de l’Etoile. Elle conduit à un petit enfant, figure inaugurale des possibles humains. Ce n’est pas le pourquoi de notre vie qui importe ici, mais plutôt le geste que nous y déployons et comment nous dessinons nos itinéraires.

         Qu’en cette nouvelle année, une joie immense vous précède sans cesse.

                                                                                              Amen.

[1] Eberhard Jüngel, Entsprechungen. Gott-Wahrheit- Mensch (Theologische Erörterungen 2, München, Kaiser, 1980; Tübingen, Mohr Siebeck, 2002.

[2] L’homme de la Mancha, comédie musicale de Dale Wasserman inspirée du roman de Miguel Cervantes, Don Quichotte.

[3] cf. Exode, III, 14. Dieu dit cela à son propre sujet.