La prédication du mois : le geste de la grâce

Prédication du 1er dimanche du Carême.

 

 

Texte de référence : Marc 13, 32; 14, 9

 

 

         « Personne ne connait ni le jour ni l’heure, Pas même les anges dans le ciel, pas même le fils, mais seul le Père ».

 

         Voici l’enseignement de l’Evangile de Marc. Un enseignement qui nous concerne tous et qui ouvre le cycle de la passion de Jésus le Christ. Dans l’Evangile, nous sommes deux jours avant la fête des pains sans levain. Jésus et tous les juifs sont donc à la veille de la fête commémorative de la sortie d’Egypte. En effet, dans les calendriers les plus anciens du judaïsme, cette commémoration des pains emportés par le peuple élu alors qu’ils n’avaient pas eu le temps de lever, dure une semaine, durant laquelle on ne doit rien manger ni garder qui contienne du levain. Dans toutes les maisons, c’est le grand ménage de printemps, la chasse aux miettes !

         Puis, le Deutéronome fait de la fête de Pâques un pèlerinage à Jérusalem. Ces deux fêtes ont été regroupées pour n’en former qu’une : Pessa’h.

         C’est une fête de libération, de départ de l’esclavage vers la terre promise par Dieu. Et bien sûr, on se souvient du fait que personne ne savait ni le jour, ni l’heure, où il faudrait partir, suivre Moïse et passer la Mer Rouge. Personne ne savait quand Pharaon déciderait enfin de laisser partir son peuple.

 

         Pour les Chrétiens, aujourd’hui, c’est le premier dimanche du carême. Pour un protestant, le carême c’est chaque fois que nous nous souvenons que nous sommes pécheurs et que Jésus Christ est notre sauveur. C’est à dire que c’est tous les jours. Pour un protestant luthérien, le carême s’ouvre avec la cérémonie des cendres que certaines églises luthériennes organisent encore aujourd’hui pour marquer l’entrée en pénitence de chaque fidèle pour quarante jours.

 

         C’est donc avec ces paroles : « pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne les connait », que nous entrons dans un temps particulier. Nous pourrions continuer toute l’année sans ce temps de carême, avec la grâce de Dieu comme unique jalon sur nos routes, mais très vite nous serions tentés d’oublier ce qui est à l’origine de cette expérience du salut. C’est pourquoi aujourd’hui, nous allons déplier sur les quarante jours qui viennent, les évènements marquants de cette route vers le salut d’un peuple, relue comme route vers la mort et la résurrection d’un homme nommé Jésus.

         Car le geste que fait l’Evangile de Marc, c’est de raconter la fin de Jésus et son avancée vers la mort et la résurrection en faisant résonner l’écho de la libération du peuple hébreu emmené par Moïse.

Le temps se condense et des quarante ans passés dans le désert à trouver sa terre promise, le peuple de Dieu se concentre en un homme qui passera quarante jours au désert pour éprouver sa foi avant de commencer sa mission de révélateur de grâce ; un homme qui passera sa fête de Pâques en donnant sa vie individuelle pour un peuple, le peuple des enfants de Dieu.

Dans son passage de la Passion à la Résurrection, Jésus entraîne, tel un nouveau Moïse, tout un peuple de croyants qui cherche la libération.

         Veiller, ne pas se laisser surprendre par le maître de maison qui rentre et trouve ses serviteurs endormis. Voilà ce que nous allons essayer de faire ensemble jusqu’à Pâques.

         Après ces recommandations de vie spirituelle, l’Evangile nous présente Jésus chez Simon le lépreux. Il est chez un impur, un homme qu’on ne peut pas toucher et dont le mal symbolise le péché. Il est chez un homme qui attend le salut, la rédemption, une vie nouvelle, une purification.

         Rien que ce fait est déjà extraordinaire, car Jésus mange à sa table ! Il est avec celui qui a besoin du salut de Dieu, il n’est pas chez les purs, mais chez le lépreux.

         Et puis, une femme entre en plein repas. Elle est seule, elle n’a pas de nom, c’est seulement une femme et elle fait ce geste inaugural de toute la passion que Jésus s’apprête à vivre : elle renverse du parfum sur la tête de Jésus.

         Elle fait un geste fou, avec un parfum de grand prix. En plus, elle a brisé le flacon d’albâtre, il n’en reste plus rien. Le geste est sans retour, sans repentir possible. Elle a tout donné.

 

         Ce geste provoque un scandale : elle a gâché du parfum qu’on aurait pu vendre au profit des pauvres disent les autres convives. Décidément, le raisonnement de ceux qui entourent Jésus est toujours basé sur des valeurs marchandes. Déjà, quand Jésus avait nourri cinq mille hommes, la première réaction des disciples avait été de se demander combien allait coûter ce pique-nique improvisé…

         Impossible de voir la gratuité dans cet acte, impossible de comprendre le don entier et sans calcul de cette femme qui vient de nulle part et fait un geste lourd de sens.

         Elle vient de faire ce que l’on fait aux rois quand ils reçoivent l’onction royale, diront certains. Non, aucune femme ne pourrait faire cette onction.

Ce n’est pas un roi que la femme est en train de révéler aux convives de la maison du lépreux, c’est un mort qu’elle donne à voir. Eh oui, traditionnellement, ce sont les femmes qui lavent les morts et qui embaument les corps.

 

         La femme de Béthanie déploie en un geste le destin de Jésus. Dans quelques jours il sera mort.

         Là où les autres se demandent ce qu’on aurait pu faire avec tout ce précieux parfum, là où ils moralisent en disant le bien qu’il aurait fallu faire - vendre le parfum et donner l’argent aux pauvres, là où les autres croient que l’on peut rétablir l’égalité entre les hommes en donnant aux pauvres, en gérant la misère, une femme entre et répand une fortune sur la tête d’un homme qui est déjà condamné, déjà promis à la mort.

 

         Et Jésus renchérit : elle a fait ce qu’elle a pu, elle a d’avance embaumé mon corps pour l’ensevelissement. Les pauvres qui ont besoin sont là sans cesse, ils seront là sans cesse et quand ils ne seront plus pauvres, d’autres prendront leur place. Mais ce que Jésus révèle ici, c’est sa mort.

 

         L’homme qui va mourir ne révèle pas le bien ou le mal, la gestion de la misère, ou le comportement raisonnable. L’homme qui va mourir est dans l’urgence d’une disparition prochaine. En lui se joue le prix de sa vie toute entière. Pas comme un calcul, mais comme la valeur intrinsèque de sa vie.

 

         La femme au parfum a honoré le corps de Jésus et elle a révélé ainsi la valeur de cette vie. Dans ses yeux, d’abord, mais aussi par le parcours de Jésus, c’est l’amour de Dieu pour l’homme qu’elle révèle. La vie de l’homme est inestimable. Femme ou homme, riche ou pauvre, lépreux ou bien portant, la vie de chaque homme est précieuse comme un parfum rare, cher, inutile en soi et pourtant tellement précieux.

         Peut-être ce geste peut-il changer nos relations en les remettant à l’échelle d’une vie qui sans cesse peut se briser. Car : « pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne les connait ».

 

         A l’orée de la fête de Pessa’h, la grâce de Dieu se révèle dans ce geste d’une femme qui rappelle à sa finitude et à sa fragilité toute vie, comme un vase d’albâtre qui peut se briser à tout instant.

 

                            AMEN.

 

Pasteur Béatrice Cléro-Mazire