18  avril 1521, Luther à Worms : la rupture

Nous connaissons tous la date du 31 octobre 1517, qui marque le début de la grande aventure du protestantisme. Ce jour-là, selon la tradition, Martin Luther, moine augustin et professeur des « Saintes Ecritures », affiche sur les murs de l’Eglise de Wittenberg,  en Saxe, 95 thèses adressées au pape dans lesquelles il affirme que les indulgences ne servent à rien, sinon à offenser Dieu, et que pour leur salut, les chrétiens ne dépendent que de la seule grâce divine. On le voit, il n’y a pas encore à cette date rupture avec Rome. Frère Martin s’est contenté de mettre le pape en garde contre cette perversion du christianisme que sont les indulgences.

 

      La rupture ne vient qu’en 1521, lors de la diète impériale de Worms, où Luther  est sommé de se rendre. L’enquête, menée par Rome, a abouti à son inculpation : il est accusé « d’hérésie et de lèse-papauté ». Mais le prince-électeur de Saxe refuse d’entériner la bulle d’excommunication et demande à ce que Luther soit entendu. Muni d’un sauf-conduit de Charles Quint, le tout jeune empereur, Martin Luther se rend donc à la diète de Worms. Il est persuadé alors de marcher vers la mort, comme Jan Huss, arrêté malgré son sauf-conduit et brûlé pour hérésie le 6 juillet 1415 à Constance ; mais  partout sur sa route, en Allemagne, il est acclamé, car sa notoriété s’est répandue : en 1520, il a publié coup sur coup les trois œuvres qui édifieront les premières communautés évangéliques : Manifeste à la noblesse ; La captivité de Babylone ; De la liberté chrétienne. Dans ce dernier ouvrage, Luther a précisé sa position : la liberté du chrétien réside, écrit-il, dans la grâce que Dieu lui accorde. Aucune œuvre n’est nécessaire pour mériter le pardon du péché. Plus encore, elles sont une offense à Dieu. Un défi, en vérité, qu’il a lancé à la puissance papale. Contrairement à Rome, également, il affirmera que l‘Ecriture peut et doit être mise dans toutes les mains.

 

 Après avoir cheminé à travers la Thuringe puis la Hesse, Frère Martin fait son entrée à Worms le 16 avril 1521 ; les deux jours suivants, il comparait dans la résidence de l’empereur, devant plus de deux cent hauts dignitaires. On peut imaginer le trouble qui a dû le saisir lorsqu’il pénètre dans la salle pour la première fois et que de partout des cris hostiles fusent, réclamant qu’il abjure. L’official de l’évêque de Trêve le somme de renoncer à ses erreurs. Frère Martin tient bon. Et c’est là qu’il prononce le 18 avril 1521 cette déclaration qui marque le point de rupture avec Rome :

A moins d’être convaincu par le témoignage de l’Ecriture et par des raisons évidentes - car je ne crois ni à l’infaillibilité du pape, ni à celle des conciles, puisqu’il est établi qu’ils se sont souvent trompés et contredits - je suis lié par les textes bibliques que j’ai cités. Tant que ma conscience est captive de la Parole de Dieu, je ne puis ni ne veux rien rétracteur car il n’est ni sûr, ni salutaire d’agir contre sa conscience. Que Dieu me soit en aide.

 

      Paroles authentiques ? Ce n’est pas certain, mais c’en est sûrement proche. Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’il refuse d’abjurer, et loin de reconnaître son erreur, réaffirme fermement sa position sur le don gratuit de la grâce. Devant ceux qui l’exhortent à renoncer, il persiste. Il connait les dangers auxquels il s’expose ainsi, mais lorsqu’il quitte la salle dans un tumulte malveillant, on l’entend murmurer : « Je ne puis faire autrement ». La rupture avec Rome, cette fois, est consommée.  

       Rappelons que l’assise du luthéranisme, qui gagnera rapidement les pays nordiques, repose sur ces trois affirmations, Sola Gratia, sola fides, sola scriptura –  la grâce seule, la foi seule, l’Ecriture seule. Néanmoins, au lendemain de Worms, aucune église évangélique n’est encore organisée.

 

Liliane Crété