Théophile : parler du silence

Lieu de réflexion et d’échanges à double regard philosophique et théologique, le groupe Théophile a consacré sa dernière rencontre en date, le 10 janvier, à une notion beaucoup plus complexe qu’elle n’en a l’air : le silence. Pendant un peu plus de deux heures, dans une ambiance à la fois « causante » et recueillie, nous avons « abordé » le silence en en parlant, en le faisant si l’on peut dire parler et en le rompant … car nommer le silence n’est-il pas justement le faire disparaître ?

 

Quelle richesse de sens, quelle singulière polysémie dans ce petit mot si courant, si banal à première vue !

Silence des lois, silence réel ou apparent de certaines contrées désertiques, silence de l’univers (le fameux « silence éternel de ces espaces infinis » de Blaise Pascal), silence studieux d’une salle de classe, silence du fidèle face à Dieu, etc. : voilà un vocable qui « dit » mille choses différentes, décrit des faits, des phénomènes naturels ou des comportements d’essence fort diverse, peut exprimer un commandement (« silence ! », s’exclame le professeur ou le magistrat à l’audience), peut désigner une conviction ou un idéal (comme pour les communautés monastiques dont les membres ont fait vœu de silence), incarner une résistance (par exemple ne pas parler sous la torture) ou encore se référer à la musique, où le silence joue un rôle peut-être aussi important que les notes, les sons, les chants …

 

Nous nous sommes appuyés sur le texte de l’Evangile de Luc (chap. 1, v. 1-25) qui raconte comme Zacharie, le père du futur Jean le Baptiste, fut réduit au silence par l’ange Gabriel pour avoir mis en doute la parole de Dieu lui annonçant que sa femme Élisabeth, stérile, mettrait au monde un fils. Un prophète condamné au mutisme, mis au secret, voilà qui n’est pas si courant ! Le texte de Luc fait du silence de la créature le signe de la puissance de Dieu, mais aussi de son attente. Dans les Écritures, se taire devant Dieu, c’est reconnaître sa divinité. Le Dieu d’Israël parle, le fidèle a pour devoir de faire silence pour se pénétrer de sa Parole. « Écoute, Israël ».

Nos réflexions philosophiques se sont nourries quant à elle de plusieurs auteurs, dont Arthur Schopenhauer, pourfendeur des illusions, le Tolstoï de Guerre et Paix – dont un célèbre extrait dépeint le silence du ciel étoilé au-dessus des champs de bataille napoléoniens et laisse entendre que la mort se réduit à une dissolution silencieuse de l’individu dans la vastitude sans bruit de l’univers -, ou encore le penseur de la cybernétique et de l’éthique des technosciences Gilbert Hottois, pour qui les révolutions technologiques en cours frappent d’impuissance, par leur ampleur et leur caractère radicalement inédit, le langage et les codes symboliques existants, incapables de se représenter convenablement de tels bouleversements tendant à faire sortir l’humanité d’elle-même – ce que l’on appelle le transhumanisme ou le posthumanisme.

 

Deux heures de paroles échangées dans de nombreuses directions pour mieux cerner cette notion « multidirectionnelle » de silence. Nous sommes repartis avec le sentiment de l’avoir mieux comprise, un peu domestiquée, mais certainement pas épuisée.

   

A bientôt pour la prochaine édition des soirées Théophile, avec une autre thématique, le mardi 14 mars 2017.

 

David Brunat