La prédication du mois : le geste de la Réforme

Habacuc 1, 2-4

Habacuc 2, 1-4 ; 6b-7a; 9; 12-15; 19-20

Habacuc 3, 16b-19 

 

Pourquoi lire aujourd'hui, jour où nous nous rappelons avec reconnaissance de la Réformation, le petit prophète Habacuc ?

            C’est que Paul cite ce texte dans son Épître aux Romains dès le chapitre 1, verset 17: « le juste vivra par la foi ».

Et ce tout petit verset va provoquer un bouleversement dans la théologie du moine Luther.

            Voilà ce qu’écrit Luther [1] Or, moi qui, vivant comme un moine irréprochable, me sentais pécheur devant Dieu avec la conscience la plus troublée et ne pouvais trouver la paix par ma satisfaction, je haïssais d’autant plus le Dieu juste qui punit les pécheurs, nourrissant secrètement sinon un blasphème, du moins un violent murmure; je disais: « comme s’il n’était pas suffisant que des pécheurs misérables et perdus éternellement par le péché originel soient accablés de toutes sortes de maux par la loi du Décalogue, pourquoi faut-il que Dieu ajoute la souffrance à la souffrance et dirige contre nous, même par l’Evangile, sa justice et sa colère? » J’étais ainsi hors de moi, le cœur en rage et bouleversé, et pourtant, intraitable, je bousculai Paul à cet endroit, désirant ardemment savoir ce que Paul voulait. Jusqu’à ce qu’enfin, Dieu ayant pitié, et alors que je méditais jour et nuit, je remarquais l’enchaînement des mots, à savoir: « la justice de Dieu est révélée en lui, comme il est écrit: « le juste vit de la foi » alors je commençais à comprendre que la justice de Dieu est celle par laquelle le juste vit du don de Dieu, à savoir de la foi, et que la signification était celle-ci : par l’évangile, est révélée la justice de Dieu, à savoir la justice passive, par laquelle le Dieu miséricordieux nous justifie par la foi, selon ce qui est écrit : le juste vit par la foi. Alors je me sentis un homme né de nouveau et entré, les portes grandes ouvertes, dans le paradis même.

 

            Ce que décrit ici Luther, c’est l’origine de ce geste incroyable opéré par la Réforme dans la chrétienté de son temps. Un geste qui vise à trouver en soi, dans le don reçu de Dieu, l’origine de notre action et de notre identité.

            C’est dans la foi en Dieu, que lui seul donne, que se trouve la clé du salut.

            C’est donc en l’homme croyant que s’opère de salut promis en Jésus le Christ.

Mais alors, pourquoi ne pas commenter ce matin l’Epître aux Romains ?

            Peut-être parce que Paul en est déjà à la formulation organisée d’une systématique qu’il veut logique. Alors que, ses arguments, basés sur son expérience de foi ne sont jamais vraiment logiques, car, retirez son illumination sur le chemin de Damas, et il ne reste plus rien de ses arguments.

            Peut-être aussi parce que le prophète Habacuc ressemble étrangement à ce Luther qui crie vers son Dieu :

            Jusqu’à quand Seigneur, appellerai-je au secours sans que tu entendes? Jusqu’à quand crierai-je vers toi : « violence ! » sans que tu sauves ? [2]

           

            La foi apparait ici comme un questionnement, et non pas comme la résolution d’un problème théologique. Et même si Luther semble avoir: « réglé » son problème quand il découvre la grâce dans sa vie, cela ne veut pas dire que c’est une recette applicable par quiconque sans cette expérience spirituelle particulière de la grâce reçue.

            Habacuc crie vers Dieu. Son problème à lui, c’est la guerre, les invasions, la violence des hommes, le sang versé, les crimes impunis. Le problème d’Habacuc c’est notre problème aujourd’hui encore : les humains déplacés, fuyants sur les routes, sur les mers. Les humains rejetés, entassés quelque part, puis ailleurs sans que la terre ne devienne vraiment habitable comme le promettait le prophète Esaïe.

Notre problème à nous c’est la terreur, le fanatisme, la guerre qui écrase des villes, et les bombes qui n’épargnent plus les hôpitaux mais les prennent pour cibles.

Notre problème à nous, c’est ce profit malhonnête, qui permet au plus riche de placer son nid sur la hauteur[3].

           

            Et Dieu voit les malheurs qui touchent les humains et il prononce ces malédictions:

Quel malheur pour celui qui accumule ce qui n’est pas à lui,[4]

Quel malheur pour celui qui se fait un profit malhonnête pour sa maison, [5]

Quel malheur pour celui qui bâtit une ville par le sang[6].

Quel malheur pour celui qui fait boire son prochain afin de voir sa nudité[7].

Quel malheur pour celui qui dit à un morceau de bois lève-toi[8].

 

            Cinq malédictions qui semblent reprendre les fléaux que Luther voyait dans sa propre église : le profit malhonnête des indulgences permettait de construire Saint Pierre de Rome, et le clergé accumulait des richesses qui n’étaient pas à lui, et pas seulement en argent, mais aussi des richesses spirituelles que les prêtres s’accaparaient alors qu’elles revenaient à Jésus le Christ seul. Ainsi, Luther dénonce-t-il la messe telle qu’elle est comprise par l’église de son temps et qui revient à faire refaire par les prêtres le sacrifice de notre Seigneur. Luther dit qu’il préfèrerait être réduit en cendre plutôt que de considérer un « diseur de messe » l’égal de Jésus le Christ. En effet, si la messe que dit le prêtre donne le salut ou le purgatoire, à quoi bon l’œuvre rédemptrice de Jésus Christ ? L’Eglise peut aussi bien se passer de lui…

De même, pour la vénération des reliques, Jean Calvin, après Luther écrira son traité des reliques pour dénoncer le mépris à l’intelligence humaine qu’elles représentent. Ainsi prend-il l’exemple de Marie, dont on ne peut avoir les os, puisqu’elle est montée au ciel, mais sur les cheveux et le lait de laquelle on s’est rattrapé. Ainsi, les couvents, les monastères, se vantent-ils d’avoir du lait de la vierge Marie : Tant y a que si la Vierge avait été une vache, et qu’elle eût été une nourrice toute sa vie, à grand peine en eût-elle pu rendre telle quantité.[9]

 

            Habacuc est donc le prophète qui interpelle son Dieu, qui vit dans « l’intranquillité » du croyant. Pour lui, point de salut à l’horizon, mais la guerre, la corruption, les mœurs dépravées, et le paganisme. Pour lui, pas de leçon à donner aux autres sur le Dieu auquel on doit croire, mais une protestation d’abord devant Dieu. En toute colère, en toute indignation.

            Habacuc sait que les temps difficiles ne sont pas finis, au contraire, il frémit en attendant le jour de la détresse.

Et pourtant, contre toute attente, il dit: Mais moi j’exulterai dans le Seigneur, je trouverai de l’allégresse dans le Dieu de mon salut. Dieu, le Seigneur est ma force.[10]           

 

            Dans ces trois chapitres du prophète Habacuc se dessine le geste de la conversion découvert par les réformateurs: d’abord un cri vers Dieu, un constat cuisant du hiatus entre la vie des hommes et le salut promis; entre le péché partout présent et le royaume annoncé.

Puis, la méditation des faits, l’écoute du monde, ou des Écritures et des promesses qu’elle contient, et, enfin, la révélation de la grâce de Dieu quand la colère se change en foi, quand le cri vers Dieu est signe de foi, quand le péché lui-même se révèle attente de salut.

            Oui les méchants fleurissent comme l’ivraie des champs, oui la violence semble toujours gagner, oui l’injustice semble toujours la plus forte. Mais la seule soif de justice, la seule action de paix, les seuls pleurs sur le malheur des hommes sont des actes de foi dans lesquels il est possible de recevoir la grâce.

 

            Si elle tarde attends-là, car elle se réalisera bel et bien.[11]

 

            Le geste de la Réforme, c’est un geste de protestation sur la misère de l’homme  sans Dieu, c’est l’honnêteté de voir l’absence de Dieu dans le monde pour qu’il se révèle enfin. Dans les creux où il nous manque. Dans les vides, où une parole de grâce est nécessaire.

            Non, le protestant n’est pas tranquille, mais dans sa colère, il espère et cette espérance est salut pour le monde.

AMEN.

 

Pasteur Béatrice Cléro-Mazire

           

 

[1] M.Luther, Préface au premier volume des œuvres latines de l’édition de Wittenberg (1545), dans M. Luther, Œuvres, t. VII, p.307.

[2] Habacuc 1, 2

[3] Habacuc 2, 9

[4] Habacuc 2, 6

[5] Habacuc 2, 9

[6] Habacuc 2, 12

[7] Habacuc 2, 15

[8] Habacuc 2, 19

[9] Calvin, Traité des reliques (1543) dans  les Ecrivains Célèbres, Paris, 1964, p. 32-33

[10] Habacuc 3, 18

[11] Habacuc 2, 3