La prédication de décembre : Joseph et la fraternité sauvée

Joseph vendu par ses frères (Konstantin Flavitsky - 1855)
Joseph vendu par ses frères (Konstantin Flavitsky - 1855)

Genèse 37, 5-8

Genèse 45, 1-15

 

         Joseph est le fils préféré de Jacob-Israël car il est le fils de sa vieillesse, dit la Bible. Son histoire est racontée longuement dans le livre de la Genèse comme une histoire de famille qui a une portée plus large que le seul destin familial d’un père et de ses douze fils.

         Cette famille est en fait le peuple d’Israël, dans la diversité de ses tribus.

Jacob, rebaptisé Israël par Dieu lors de son combat au bord de la rivière Yabboch, est un des fils d’Isaac, le fils inespéré de la vieillesse d’Abraham. Il est celui qui a pris le droit d’aînesse à son frère Esaü, contre un plat de lentilles. Les deux frères sont les fils de Rébecca, et Jacob-Israël est le préféré de Rébecca.

         Jacob-Israël est déjà le chouchou et il va avoir douze fils avec quatre femmes différentes. Souvenez-vous : il aimait Rachel, mais le père de Rachel lui mis dans les bras sa sœur Léa, car elle était l’aînée et qu’on ne marie pas la cadette avant que l’aînée ne soit casée ! Donc, Jacob a d’abord eu six fils avec Léa et une fille. Mais Jacob était toujours amoureux de Rachel. Le vieux Laban finit par lui accorder la main de sa fille, mais - manque de chance ou signe biblique - Rachel était stérile. Il fallut donc prendre une servante comme mère-porteuse. Léa, ayant peur que Jacob ne l’aime plus, pris aussi une servante mère-porteuse pour donner de nouveaux enfants à Jacob. Quatre autres enfants naissent alors de ces servantes. Vous suivez ?

Rachel finit par avoir deux fils, Joseph et Benjamin - les fils de la vieillesse de Jacob-Israël. Et après ça, on dira que nos familles recomposées actuelles sont compliquées !

         A part la complexité de l’arbre généalogique, nous pouvons déjà remarquer que les douze enfants de Jacob ont donné leur nom aux douze tribus d’Israël et qu’à chaque génération, le fils élu est le fils inespéré : soit que sa mère est stérile (car dans la Bible, vous remarquerez que les hommes ne sont pas stériles, ça ne se conçoit même pas); soit que le mariage est impossible, soit que les parents sont trop vieux. Le fils préféré est aussi celui qui est difficile à avoir ou bien il est le cadet, ce qui le prive du droit d’aînesse et empêche qu’il prenne la suite de son père.

         A chaque fois, il faut des miracles pour que le préféré, l’inespéré, le précieux, obtienne ce que son père veut lui donner.

Cela passe parfois par la ruse d’une mère et un plat de lentilles, ou bien par l’intervention divine - comme avec Abraham - ou bien encore, par un destin incroyable et un détour par l’Egypte comme pour Joseph.

 

         Joseph et Benjamin sont les deux fils préférés du père, lui-même préféré en son temps.  Ils sont les visages de l‘amour pour Rachel.

         Dans l’histoire de Joseph, il est encore question de cette élection du fils qui sera au-dessus des autres et qui se fait mal voir à cause de cela. Joseph fait des rêves divinatoires et il a le malheur de les raconter. Ce n’est pas lui qui veut les rêver (même si la psychanalyse dirait sans doute autre chose aujourd’hui) mais ses frères prennent ses rêves, dans lesquels il se voit au-dessus d’eux, comme des affronts.

         La vraie grandeur de Joseph, ce n’est pas que ses rêves se soient réalisés, ce n’est pas sa grandeur sociale, lui qui est devenu «  comme le pharaon ». Sa vraie grandeur c’est son pardon.

 

         Dans cette histoire de jalousie, où les frères de Joseph vont le jeter dans une citerne en plein désert et le vendre aux ismaéliens (Tiens…Ismaël, encore un fils de mère porteuse !), dans cette histoire sordide et fratricide, Joseph est sauvé et mené vers le destin annoncé par ses rêves, sans animosité contre ses frères.

Bien sûr il leur fait quelques tours, comme leur remettre leur argent dans leurs bagages, et les faire accuser de vol ensuite, mais ces gestes là ne sont pas des pièges, mais des subterfuges pour que chaque fois, un frère reste avec lui en Egypte pendant que les autres repartent en Canaan auprès de Jacob-Israël.

         Joseph ne veut plus quitter ses frères, il fait tout pour qu’ils soient obligés de revenir près de lui et qu’ils finissent par lui amener son père.

         Joseph est celui qui pourvoit, et il va même jusqu’à interpréter sa propre histoire comme un dessein de Dieu pour aller en avant de la famille de Jacob-Israël, en éclaireur, en quelque sorte, pour préparer la survie de toute la famille. Dieu connaissant la famine qui va sévir, sauve son peuple élu en lui préparant une place en Egypte auprès de Joseph. Tout à coup, on comprend autrement la fuite en Egypte de Joseph, le père de Jésus qui sauvegarde Jésus du massacre des innocents pour préserver un reste au peuple d’Israël et lui donner un sauveur.

 

         Quand Joseph pleure sur ses frères qu’il a enfin retrouvés, l’histoire s’inverse, le destin se convertit : c’est le frère qu’on croyait mort qui va sauver de la famine les autres frères.

 

         Cette histoire nous montre une capacité de résilience extraordinaire de cet homme qui aurait pu haïr ses frères, mais qui les protège et leur veut du bien.

         Nous sommes là devant les racines de notre fraternité : un peuple, Israël, se raconte à travers une histoire de famille compliquée, tourmentée, violente et en même temps, inattendue, inespérée, miraculeuse. C’est une famille qui est décrite ici, mais par bien des côtés, c’est aussi une société, un peuple, où chacun a un destin, une voie, parfois incompréhensible aux autres.

 

         A bien y regarder, toutes les familles - et la famille humaine dans son ensemble - sont ainsi faites que les rivalités, les préférences, les blessures d’orgueil, les blessures d’amour, écrivent le roman de nos relations avec les autres. Car ces relations complexes qui se vivent en famille sont souvent nos premiers exemples de relations humaines. Elles nous conditionnent à la foi ou à la défiance envers les autres.

 

         Le peuple de Dieu se raconte par une famille, non par une aventure de dieux et de déesses, mais par une famille humaine où la fraternité prend une place considérable. La relation fraternelle est l’archétype qui permet de comprendre la foi en ce Dieu si particulier qu’on lui prêtera même le désir d’envoyer un fils pour être le frère de tous les hommes.

         C’est aussi ce Dieu qui commandera à son peuple de l’aimer tout en aimant son prochain. C’est un Dieu de la relation humaine, du lien, du rapport aux autres, de la génération. Il ne s’agit pas la génération naturelle, car nous avons vu à quelle point le récit biblique pointe une nature qui fait mal les choses: la femme préférée est stérile, le cadet n’est pas l’aîné - et Dieu doit compter sur la ruse des hommes pour que son salut se réalise dans les relations humaines.

 

         Dieu a montré que toute relation fraternelle peut être sauvée, même quand elle est mise à mal par des sentiments négatifs. Nous devons nous souvenir de cela pour nos familles, mais aussi pour la société que nous construisons pour nos enfants. Les frères que Dieu nous donnent restent nos frères sous son regard et nous devons nous sentir attachés à eux, quoi qu’il arrive. Difficile à admettre ? Et pourtant, pour que tout le peuple survive, il faut que cette fraternité subsiste. Qu’auraient fait Jacob et ses fils face à la famine, si Joseph n’avait pas été miséricordieux à leur égard ? La fraternité ici apparait comme une solidarité. Ce n’est plus une question affective seulement, c’est une question de vie ou de mort. La question n’est pas d’aimer ou non son frère, mais de savoir ce qu’implique la fraternité des hommes : la solidarité et la responsabilité.

 

Joseph peut avoir tout l’or d’Egypte, rien ne peut remplacer le lien vivant avec ses frères. Sans cette entente et cette réconciliation, il n’est pas tout à fait complet, pas tout à fait heureux, pas tout à fait lui-même.

         L’histoire de Joseph offre une conception de l’identité qui ne se limite pas à un individu. Dans cette histoire, bien qu’ayant tout, Joseph ne se suffit pas à lui-même. Il est le résultat d’une histoire collective et il est responsable des autres, même de ses ennemis. Nous ne nous faisons pas seuls, et nous ne pouvons vivre uniquement pour nous-mêmes en choisissant ceux qui nous plaisent pour vivre avec eux. C’est le défi de la fraternité humaine que décrit cette histoire, c’est un défi pour notre société : « Que fais-tu de ton frère? »

         Que Dieu nous replace dans des liens fraternels et qu’il nous apprenne à les retisser là où ils sont abîmés.  AMEN. 

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