La prédication du mois : abandonner ses filets

Œuvre du peintre Johachim Sorolla, jusqu'au 6 nov. au musée des Impressionnismes à Giverny
Œuvre du peintre Johachim Sorolla, jusqu'au 6 nov. au musée des Impressionnismes à Giverny

Matthieu 4, 18-22

Matthieu 13, 47-50

Matthieu 16, 24-26

 

Dans ces trois textes, il est question de filet et d’abandon. De prendre et de laisser. Aucun arbre à l’horizon, nous sommes sur un rivage où des pécheurs font leur travail et Jésus marche au bord de la mer de Galilée.

        

Les hommes sont affairés, deux sont en train de jeter leur filet pour pécher, et deux autres sont assis dans la barque de leur père pour réparer les mailles de leur filet, troué sans doute et devenu inefficace.

Quelques minutes plus tard, ils sont sur le rivage avec Jésus et le suivent.

        

Sans un mot, sans demander aucune explication, ils se sont mis en route.

Les quatre hommes ont fait le même geste : ils ont laissé tout derrière eux.

Ce geste extraordinaire qui à première vue ne semble pas révolutionnaire est pourtant signe d’un évènement qui bouleverse tout.

Pourquoi Simon et André, occupés à pécher leur moyen de subsistance décident-ils de laisser là leur filet pour écouter et suivre un homme qu’à priori ils ne connaissent pas?

Pourquoi Jacques et Jean, les deux autres frères, laissent-ils leur père Zébédée sans autre explication pour suivre Jésus?

 

Dans cette histoire, chaque geste est important. D’abord, l’Evangéliste nous montre deux situations différentes pour la même activité, deux frères sont effectivement en train de pécher avec leur filet, alors que les deux autres sont en train de réparer le filet percé. Les actes de ces deux paires de frères sont comme des repères dans le temps et l’espace, ils nous font voir dans l’espace, deux temps différents, un premier temps où l’on prend du poisson, et un second où l’on ne peut plus prendre de poisson à cause du filet percé.

Sur ce rivage, ce jour-là, ce n’est pas le réalisme de la décision des quatre premiers disciples qui compte, c’est le langage symbolique que l’auteur met en place pour nous parler de ce que c’est que suivre Jésus.

 

Les pécheurs sont quatre, le père de Jacques et Jean ne semble pas compter, il est là comme le filet, comme la barque, pour être laissé, point de repère fixe pour mieux faire ressortir le geste de départ de ses fils.

 

Et non seulement ils sont quatre, mais ils sont deux paires de frères.

Dans la tradition biblique, le chiffre quatre est symbole de totalité et  d’universalité, comme les quatre points cardinaux, les frères dessinent un espace et nous montrent que tous les hommes sont appelés par Jésus.

Le filet aussi a une symbolique forte : dans la tradition iranienne, c’est le croyant, le mystique, qui s’arme d’un filet pour capter le divin.

Dans la tradition biblique, le filet est symbole d’angoisse et de complexité de l’âme.

Les Psaumes décrivent les liens du filet qui enserrent l’homme comme l’angoisse de la mort. (Psaumes 91et 124 avec le filet de l’oiseleur, Psaumes  31 et 141 avec le filet des adversaires).

C’est, dans l’Evangile, une image du Royaume des Cieux, qui prend des poissons de toute espèce sans distinction, mais qui n’échappe pas à la nécessité du tri entre les bons et les mauvais. (Matthieu 13, 47-50: la parabole du filet)

 

         Simon-Pierre et André sont-ils déjà à la recherche du Royaume des Cieux quand ils jettent leur filet?

Jacques et Jean sont-ils déjà en train de constater que la vocation de suivre l’exemple de leur père ne leur suffira pas à leur subsistance et que leur filet comme leur avenir est plein de trous, inefficace à attraper ce qui est essentiel?

 

         Ils sont frères, et cette figure des frères sera essentielle pour parler de la communauté du peuple de Dieu que Jésus construit. Désormais, c’est sous l’autorité d’un nouveau père que les hommes qui quittent tout ce jour-là se placent. A l’exemple de Jésus, ils vont devenir fils de Dieu.

 

        

         En quoi le geste des frères sur le rivage de la mer de Galilée est-il révélateur et prophétique?

         Le texte insiste sur l’immédiateté de ce geste de tout laisser pour suivre Jésus. Les hommes installés dans leur rôle social acceptent sans doute un code social dans lequel il faut exercer sérieusement son métier, dans lequel aussi on ne laisse pas son père sans la main d’œuvre qui lui permettra de vivre.

Et tout à coup, ils font ce que la morale sociale condamne : ils quittent tout pour suivre un homme qui leur promet qu’ils deviendront pécheurs d’hommes.

Du point de vue de leur société, laisser ainsi tomber ses responsabilités, laisser le père et ne pas assurer ses vieux jours est un mauvais geste. Pourtant, du point de vue prophétique, c’est un beau geste.

         Reprenant les figures  de la foi d’Abraham (quitte ton pays), mettant en exergue une réponse immédiate à l’appel de Dieu, Matthieu nous présente un nouveau héros : Jésus, attaché uniquement à la cause pour laquelle il veut vivre, ne se souciant pas des convenances qu’il bouscule.

         Dans cet épisode, c’est « la geste de Jésus », l’épopée christique qui commence, avec ces quatre disciples qui le suivront comme

maître et libérateur, comme le peuple de Dieu avait suivi Moïse en d’autres temps.

 

         Ce thème de ce qu’on appelle parfois en théologie la « suivance », est repris dans le même évangile pour nous dire en quoi consiste le geste de suivre Jésus. On pourrait appeler cela discipline, si les disciples étaient appelés à appliquer positivement des règles; mais le problème de cette « suivance », c’est qu’il ne s’agit pas de faire des œuvres pour augmenter sa sainteté ou sauver sa vie.

Au contraire, suivre le Christ est un exercice en creux, qui consiste en un abandon de soi et de toute ambition de sanctification, si ce n’est celle de se laisser prendre par Dieu comme un poisson dans un filet.

Sans chercher à se faire plus que ce que l’on est, mais en acceptant de devenir autre dans la main de Dieu.

 

         Voilà ce que font les quatre premiers disciples, ils signifient par leur confiance aveugle qu’ils sont - et la terre entière avec eux - dans la main de Dieu. De quoi vivront-ils, ils ne le savent pas, où demeureront ils, ils ne le savent pas. Mais ils vont à la suite de Jésus confiants en une promesse qui les a précédés et dont ils attendaient que l’écho résonne pour eux.

 

         Dire qu’on laisserait tout pour une noble cause est bien plus facile que de faire comme les disciples sur le rivage de la mer de Galilée. C’est pourquoi les gestes sont si importants dans une religion du signe comme celle de Jésus. Car le Christ a fait les gestes de la foi autant qu’il a prêché la parole de Dieu et il est parfois difficile de savoir quel sens ont les gestes du Christ. Pourtant, le départ des disciples, plus que tout autre discours, nous dit ce qu’est l’appel de Dieu et ce à quoi il nous engage.

 

         En ce dimanche de reprise de nos rencontres dominicales, le geste des premiers disciples nous semble tout indiqué pour nous poser la question de savoir ce que nous allons laisser derrière nous cette année pour suivre le Christ.

De quel abandon sommes-nous capables? Par quel élan sommes-nous mis en route?

Remarquez que ce n’est pas tant ce que l’on laisse derrière soi qui est important que l’attitude dans laquelle on entre en faisant ce geste.

 

         Il ne s’agit pas non plus de compter ce qu’on a été capable d’abandonner pour le Christ pour être dans le geste des disciples, car savoir ce qu’on laisse est encore inscrit dans la logique de la maîtrise de son destin et la méfiance de l’avenir, car on serait tenté de monnayer cet abandon si l’avenir nous déçoit et de rappeler à Dieu : « pour toi j’ai tout laissé et tu ne réponds pas à mes attentes ». Suivre le Christ c’est entrer dans un chemin en acceptant de ne pas en connaître les détours. C’est assumer enfin, que devant Dieu on est toujours aveugle de l’avenir et que seule la confiance en lui nous permet de risquer une avancée.

Il ne s’agit pas non plus de ne rien maîtriser de sa vie et devenir le parasite d’un maître, ni son esclave, car Jésus donne une activité aux disciples qui va créer leur nouvelle identité : désormais, ils seront pécheurs d’hommes.

Dans l’abandon des frères, il y a toute la foi placée dans un Dieu qui pourvoie, toute la liberté d’avancer en acceptant de ne pas savoir de quoi demain sera fait. Alors pour que nous aussi nous suivions le Christ et devenions pécheurs d’hommes.

 

         Que Dieu nous soit en aide.

 

                                                                                                       AMEN.